17

Tendus, ils contemplèrent l’image qui émergeait peu à peu du bain de révélateur. Wallander ne savait pas à quoi il s’attendait exactement ni même ce qu’il espérait voir surgir dans cette obscurité où il se tenait, immobile, aux côtés de ses collègues. La lumière rouge lui donnait l’impression de guetter une apparition peu respectable. Nyberg dirigeait les opérations techniques. Il se déplaçait en sautillant sur une béquille, après son accident devant le commissariat. Et il était d’humeur particulièrement grincheuse.

En attendant, ils avaient fait des progrès pendant que Wallander s’occupait des journalistes. Il ne subsistait plus de doute quant au fait que Gösta Runfeldt avait bien exercé une activité de détective privé. D’après les listes de clients qu’ils avaient trouvées, il s’y livrait depuis au moins dix ans. Les notes les plus anciennes remontaient au mois de septembre 1983.

— Son activité semble avoir été assez limitée, expliqua Ann-Britt Höglund. Il a eu, au maximum, sept ou huit missions par an. On peut imaginer que c’était un passe-temps, un loisir.

Svedberg, de son côté, avait tenté de déterminer de quel type de mission il s’agissait.

— Dans la moitié des cas à peu près, il est question d’infidélité présumée, dit-il après avoir consulté ses notes. Bizarrement, ce sont surtout les hommes qui soupçonnent leur femme.

— Qu’est-ce que ça a de bizarre ? demanda Wallander.

Svedberg dut admettre qu’il n’avait pas de réponse valable.

— Je ne pensais pas que ce serait le cas, dit-il seulement. Mais qu’est-ce que j’en sais, après tout ?

Svedberg était célibataire et n’avait jamais fait état d’une liaison avec une femme. Il avait passé la quarantaine et semblait satisfait de son état. Wallander lui fit signe de poursuivre.

— On trouve au moins deux cas par an de patrons qui soupçonnent leurs employés de les voler. Plus un certain nombre de missions de surveillance de nature mal définie. L’ensemble donne une impression assez monotone. Ses notes ne sont pas très détaillées. Mais il se faisait bien payer.

— Alors, nous savons du moins comment il finançait ses voyages à l’étranger, dit Wallander. Rien que celui de Nairobi, qui n’a jamais eu lieu, coûtait trente mille couronnes.

— Il avait une mission en cours au moment de sa mort, intervint Ann-Britt Höglund.

Elle posa un calendrier sur la table. Wallander pensa aux lunettes qu’il n’avait pas encore achetées et ne prit même pas la peine d’y jeter un regard.

— Apparemment, il s’agissait d’une mission courante, de celles dont il avait le plus l’habitude, poursuivit-elle. Une personne dénommée « Mme Svensson », sans plus, soupçonne son mari de la tromper.

— Ici, à Ystad ? demanda Wallander. Ou bien exerçait-il aussi ailleurs ?

— En 1987, il a effectué une mission à Markaryd, dit Svedberg. C’est ce qu’on trouve de plus au nord. Pour le reste, il se limite à la Scanie. En 1991, il se rend deux fois au Danemark et une fois à Kiel. Je n’ai pas eu le temps de regarder en détail, mais il s’agit d’un chef machiniste employé à bord d’un ferry qui aurait eu une aventure avec une serveuse qui travaillait sur le même bateau. Sa femme avait des raisons d’être jalouse.

— Mais pour le reste, il n’a exercé que dans la région d’Ystad ?

— Je ne dirais pas cela, répondit Svedberg. Il faudrait plutôt parler de la Scanie du Sud et de l’Est.

— Holger Eriksson ? poursuivit Wallander. Avez-vous trouvé son nom ?

Ann-Britt Höglund jeta un regard à Svedberg, qui fit non de la tête.

— Harald Berggren ?

— Non plus.

— Avez-vous trouvé une indication sur un lien existant entre Holger Eriksson et Gösta Runfeldt ?

La réponse fut négative. Ils n’avaient rien trouvé. Ce lien doit pourtant exister, pensa Wallander. Il est invraisemblable de penser que nous aurions affaire à deux meurtriers différents. Aussi invraisemblable que d’imaginer que les victimes ont été choisies au hasard. Le lien existe. C’est juste que nous ne l’avons pas encore trouvé.

— Je ne le comprends pas, reprit Ann-Britt Höglund. Cet homme était à l’évidence passionné par les fleurs. En même temps, il consacrait du temps à cette autre activité.

— Les gens sont rarement tels qu’on se les représente, répondit Wallander.

Il se demanda fugitivement si cela valait aussi pour lui.

— Il semblerait qu’il ait gagné pas mal d’argent par ce biais, dit Svedberg. Sauf erreur de ma part, il n’a signalé aucun de ces revenus parallèles dans ses déclarations d’impôts. Se pourrait-il tout simplement qu’il ait gardé cette activité secrète pour ne pas que le fisc s’en mêle ?

— Je ne le pense pas, dit Wallander. Détective privé, c’est tout de même une occupation assez douteuse aux yeux de la plupart des gens.

— Ou puérile, intervint Ann-Britt Höglund. Un jeu pour des hommes qui auraient oublié de grandir.

Wallander éprouva une envie confuse de la contredire. Mais comme il ne trouvait pas d’argument, il laissa tomber.

 

L’image développée par Nyberg représentait un homme. La photographie avait été prise à l’extérieur. Aucun d’entre eux ne put identifier le décor. L’homme avait la cinquantaine, des cheveux courts, peu fournis. Selon Nyberg, les photos avaient été prises à une grande distance. Certains négatifs étaient flous. Cela pouvait indiquer que Gösta Runfeldt s’était servi d’un téléobjectif sensible au moindre mouvement.

— Mme Svensson prend contact avec lui pour la première fois le 9 septembre, dit Ann-Britt Höglund. Le 14 et le 17 septembre, Runfeldt note qu’il « travaille à sa mission ».

— C’est quelques jours seulement avant son départ pour Nairobi, remarqua Wallander.

Ils étaient entre-temps sortis de la chambre noire. Nyberg, assis à la table, examinait une série de chemises cartonnées contenant des photographies.

— Qui est son client ? demanda Wallander. Mme Svensson ?

— Ses registres et ses notes manquent de précision, dit Svedberg. C’était un détective laconique. Mme Svensson n’a même pas d’adresse.

— Comment un détective privé recrute-t-il ses clients ? demanda Ann-Britt Höglund. Il devait faire de la publicité quelque part.

— J’ai vu des annonces dans les journaux, dit Wallander. Peut-être pas dans Ystads Allehanda. Mais dans les quotidiens nationaux. Il doit être possible de retrouver la trace de cette Mme Svensson.

— J’ai parlé au gardien de l’immeuble, dit Svedberg. Il pensait que Runfeldt possédait un genre d’entrepôt ici. Il n’a jamais vu quelqu’un lui rendre visite au sous-sol.

— Il donnait sans doute rendez-vous ailleurs à ses clients, dit Wallander. Ici, c’était sa chambre secrète.

Ils méditèrent ces propos en silence. Wallander se demandait ce qui était le plus important, à présent. En même temps, la conférence de presse continuait de le hanter. L’homme du Rapporteur l’avait inquiété. Une organisation nationale était-elle réellement sur le point de se constituer ? Si c’était le cas, Wallander savait que l’étape suivante n’était pas loin — ces gens commenceraient à inventer leurs propres châtiments et à les mettre en œuvre. Il éprouvait le besoin de raconter à Ann-Britt Höglund et à Svedberg ce qui s’était passé. Mais il s’abstint. Il valait mieux aborder cette question au cours de la prochaine réunion de l’équipe. De plus, c’était à Lisa Holgersson de le faire.

— Nous devons retrouver Mme Svensson, dit Svedberg. Mais comment ?

— Nous devons la trouver, répéta Wallander. Et nous la trouverons. Il faut mettre le téléphone sur écoute et éplucher à nouveau tous les papiers qui sont ici. Mme Svensson existe forcément quelque part. J’en suis convaincu. J’ai l’intention de vous confier ce travail. Pendant ce temps, je vais parler au fils Runfeldt.

 

Il quitta Harpegatan. Le vent soufflait encore par rafales. La ville paraissait déserte. Il tourna dans Hamngatan, se gara devant la poste et ressortit dans la bourrasque. Il se voyait sous les traits d’un personnage pathétique : un policier dans un pull-over trop mince luttant contre le vent dans une petite ville déserte, en automne. La défense de la loi en Suède, pensa-t-il. Ou ce qu’il en reste. Voilà à quoi elle ressemble. Des policiers gelés dans des pulls trop minces.

Il prit à gauche devant la Caisse d’épargne et suivit la rue qui conduisait à l’hôtel Sekelgården. L’homme qu’il cherchait s’appelait Bo Runfeldt. À la réception, un jeune homme était en train de lire derrière le comptoir.

Wallander lui fit un signe de tête.

— Salut, dit le garçon.

Wallander s’aperçut soudain qu’il le connaissait. Il lui fallut quelques instants pour reconnaître le fils aîné de Björk, l’ancien chef de la police.

— Quelle surprise ! dit Wallander. Comment va ton père ?

— Il s’ennuie à Malmö.

Ce n’est pas Malmö qui l’ennuie, pensa Wallander. C’est le fait d’être chef.

— Qu’est-ce que tu lis ?

— Un bouquin sur les fractales.

— Les fractales ?

— Ce sont des maths. J’étudie à l’université de Lund. L’hôtel, c’est juste un petit boulot.

— Très bien, dit Wallander. Et moi, je ne suis pas venu pour réserver une chambre. Mais pour voir un de tes clients. Bo Runfeldt.

— Il vient de monter dans sa chambre.

— Y a-t-il un endroit où nous pourrions parler sans être dérangés ?

— Il n’y a personne ce soir. Vous pouvez vous mettre dans la salle des petits déjeuners.

Il indiqua le couloir.

— J’y vais, dit Wallander. Appelle-le dans sa chambre et dis-lui que je l’attends.

— J’ai lu les journaux. Pourquoi est-ce que ça devient de plus en plus dur ?

Wallander le considéra avec intérêt.

— Que veux-tu dire ?

— La brutalité. La violence. Quoi d’autre ?

— Je ne sais pas, répondit Wallander. Sincèrement, je ne sais pas. Et pourtant, je ne crois pas moi-même à ce que je suis en train de dire. En fait, je crois que je sais. En fait, tout le monde sait.

Le fils de Björk voulait poursuivre la conversation. Mais Wallander leva la main et indiqua le téléphone. Puis il alla s’asseoir dans la salle à manger, en pensant à la question qui venait de lui être posée. D’où venait sa réticence à répondre — alors qu’il connaissait parfaitement l’explication ? La Suède qui était la sienne, où il avait grandi, le pays édifié après la guerre, ne reposait pas sur des fondations aussi solides qu’on le pensait. En dessous, il y avait des sables mouvants. À l’époque déjà, les cités en construction étaient qualifiées d’« inhumaines ». Comment s’attendre à ce que les gens qui devaient vivre là conservent une « humanité » intacte ? La société s’était durcie. Les gens qui se sentaient inutiles ou carrément rejetés dans leur propre pays réagissaient par l’agressivité et le mépris. Il n’existait pas de violence gratuite, Wallander le savait. Toute violence avait un sens pour celui qui l’exerçait. Oser accepter cette vérité, c’était le seul moyen, le seul espoir de modifier cette évolution.

Comment serait-il possible à l’avenir d’être encore policier ? Il savait que certains de ses collègues envisageaient sérieusement de changer de métier. Martinsson en avait parlé à plusieurs reprises, Hansson une fois en prenant le café. Et Wallander lui-même, quelques années plus tôt, avait découpé une offre d’emploi dans le journal : une grande entreprise de Trelleborg cherchait un responsable de la sécurité.

Il se demanda comment Ann-Britt Höglund voyait les choses. Elle était encore jeune. Elle avait au moins trente ans de carrière devant elle.

Il se dit qu’il lui poserait la question. Il avait besoin de connaître sa réponse pour trouver lui-même la force de continuer.

En même temps, il savait que l’image qu’il dressait ainsi était incomplète. Parmi les jeunes, l’intérêt pour le métier de policier avait beaucoup augmenté au cours des dernières années. Et ce regain d’intérêt semblait se maintenir. Wallander était de plus en plus convaincu que tout cela était une question de génération.

Il nourrissait le sentiment confus d’avoir raison depuis longtemps. Dès le début des années quatre-vingt-dix, Rydberg et lui avaient souvent évoqué les policiers de l’avenir, au cours des longues soirées d’été passées sur le balcon. Cet échange s’était poursuivi tout au long de la maladie de Rydberg, jusqu’à la fin. Ils n’y avaient jamais mis de point final. Et ils n’étaient pas toujours d’accord. Mais ils avaient toujours partagé l’idée que le travail policier consistait, en dernier recours, à sentir l’air du temps. À interpréter les changements, à sonder les mouvements à l’œuvre dans la société.

À l’époque, Wallander se disait qu’il avait beau avoir raison, il se trompait sur un point décisif : ce n’était pas plus difficile d’être policier aujourd’hui qu’hier.

C’était plus difficile pour lui. Ce qui n’était pas la même chose.

Il fut interrompu dans ses pensées par un bruit de pas dans le couloir, du côté de la réception. Il se leva pour accueillir Bo Runfeldt, qui se révéla être grand et plutôt athlétique. Wallander lui donnait vingt-sept ou vingt-huit ans. Il avait une poignée de main énergique. Wallander l’invita à s’asseoir. Au même moment, il constata qu’il avait une fois de plus oublié d’emporter un bloc-notes. Il se demanda s’il avait même un stylo-bille. Il envisagea de retourner à la réception pour emprunter du papier et un crayon au fils de Björk. Mais il s’abstint. Il faudrait faire un effort de mémoire. Mais cette négligence était impardonnable. Il se sentit exaspéré.

— Permettez-moi d’abord de vous présenter mes condoléances.

Bo Runfeldt hocha la tête sans répondre. Ses yeux, qu’il gardait légèrement plissés, étaient d’un bleu intense. Wallander pensa qu’il était peut-être myope.

— Je sais que vous avez eu un entretien approfondi avec mon collègue, l’inspecteur Hansson, poursuivit Wallander. Mais j’ai besoin de vous poser quelques questions supplémentaires.

Bo Runfeldt ne disait toujours rien. Wallander remarqua qu’il avait un regard pénétrant.

— Si j’ai bien compris, poursuivit-il, vous habitez Arvika. Et vous êtes contrôleur de gestion.

— Je travaille pour Price Waterhouse, dit Bo Runfeldt.

Sa voix trahissait un homme habitué à s’exprimer en public.

— Ce n’est pas une entreprise suédoise, si ?

— Non. Price Waterhouse est l’un des plus grands cabinets d’audit international. Il est plus facile de citer les pays où nous ne sommes pas représentés que l’inverse.

— Mais vous travaillez en Suède ?

— Pas tout le temps. J’ai souvent des missions en Afrique et en Asie.

— Ils ont besoin de contrôleurs de gestion suédois ?

— Non. Ils ont besoin de gens de chez Price Waterhouse. Nous contrôlons beaucoup de projets d’aide au développement. Nous vérifions autrement dit que l’argent va bien où il doit aller.

— Et c’est le cas ?

— Pas toujours. Cela a-t-il réellement un lien avec ce qui est arrivé à mon père ?

L’homme avait du mal à dissimuler que cette conversation avec un policier lui paraissait indigne de lui. Normalement, Wallander se serait mis en colère. D’autant plus qu’il avait déjà été confronté à ce type d’attitude quelques heures plus tôt. Mais face à Bo Runfeldt, il ne se sentait pas sûr de lui. Quelque chose chez cet homme l’incitait à se retenir. Il se demanda brièvement s’il ne gardait pas une trace de la soumission si souvent manifestée par son père. Par exemple, vis-à-vis de ceux qui débarquaient dans leurs grosses voitures américaines pour lui acheter ses toiles. Il n’avait encore jamais eu cette pensée. Peut-être était-ce là l’héritage qu’il tenait de son père. Un sentiment d’infériorité, dissimulé sous un mince vernis démocratique.

Il considéra l’homme aux yeux bleus.

— Votre père a été assassiné, dit-il. Dans l’immédiat, c’est moi qui décide de la pertinence des questions.

Bo Runfeldt haussa les épaules.

— Je dois admettre que je ne connais rien au travail de policier.

—’J’ai parlé à votre sœur aujourd’hui, poursuivit Wallander. Je lui ai posé une question à laquelle nous accordons la plus grande importance. Je vais maintenant vous la poser à vous. Saviez-vous que votre père exerçait une activité de détective privé ?

Bo Runfeldt ne réagit pas. Puis il éclata de rire.

— Ça, c’est la chose la plus idiote que j’ai entendue depuis longtemps, dit-il.

— Idiote ou pas, c’est la vérité.

— Détective privé ?

— Enquêteur privé, si vous préférez. Il avait un bureau. Il a effectué des missions pendant au moins dix ans.

Bo Runfeldt comprit que Wallander était sérieux. La surprise qu’il manifesta était sincère.

— Il a dû commencer à peu près à l’époque où votre mère s’est noyée.

En regardant Bo Runfeldt, Wallander retrouva l’impression qui l’avait effleuré en parlant à la sœur. Un changement d’attitude presque invisible, comme si Wallander avait empiété sur un territoire dont il aurait dû se tenir éloigné.

— Vous saviez que votre père devait partir pour Nairobi, poursuivit-il. L’un de mes collègues vous a contacté par téléphone, et vous avez été très surpris d’apprendre qu’il ne s’était jamais présenté à l’aéroport de Kastrup.

— Je lui avais parlé la veille.

— Comment était-il à ce moment-là ?

— Comme d’habitude. Il a évoqué son voyage.

— Il ne manifestait aucune inquiétude ?

— Non.

— Vous avez dû réfléchir à ce qui s’est passé. Pouvez-vous imaginer une raison quelconque qui ait pu le faire renoncer à ce voyage de son plein gré ? Ou qui ait pu le pousser à vous mentir ?

— Aucune.

— Apparemment, il a fait sa valise et il a quitté son domicile. Les traces s’arrêtent là.

— Quelqu’un devait l’attendre.

Wallander marqua une courte pause avant de poser la question suivante.

— Qui ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas.

— Votre père avait-il des ennemis ?

— Pas que je sache. Plus maintenant.

Wallander tressaillit.

— Que voulez-vous dire ? Plus maintenant ?

— Ce que je dis. Je crois qu’il n’avait plus d’ennemis.

— Pourriez-vous vous exprimer un peu plus clairement ?

Bo Runfeldt tira de sa poche un paquet de cigarettes.

Wallander remarqua que sa main tremblait légèrement.

— Cela vous dérange si je fume ?

— Pas du tout.

Wallander attendit. Il savait qu’il y aurait une suite. Il avait aussi l’intuition qu’il approchait d’un point important.

— J’ignore si mon père avait des ennemis, dit-il. Mais je connais quelqu’un qui avait toutes les raisons de le haïr.

— Qui ?

— Ma mère.

Bo Runfeldt attendait la question suivante. Mais elle ne vint pas. Il attendit encore.

— Mon père aimait sincèrement les orchidées, reprit-il enfin. Il en savait long sur le sujet. C’était un botaniste autodidacte, pourrait-on dire. Mais il était aussi autre chose.

— Quoi ?

— Un homme violent. Il a maltraité ma mère tout au long de leur mariage. Parfois, elle devait se faire soigner à l’hôpital. Nous voulions la convaincre de le quitter. Mais c’était impossible. Il la battait. Puis il s’effondrait et elle se laissait attendrir. C’était un cauchemar sans issue. La violence n’a pris fin que lorsqu’elle s’est noyée.

— D’après ce que j’ai cru comprendre, elle a disparu sous la glace.

— C’est tout ce que je sais, moi aussi. C’est ce que racontait mon père.

— Vous ne paraissez pas entièrement convaincu ?

Bo Runfeldt écrasa sa cigarette dans le cendrier. Il n’en avait fumé que la moitié.

— Peut-être avait-elle scié le trou à l’avance ? dit-il. Peut-être voulait-elle en finir ?

— Cela vous semble possible ?

— Elle avait parlé de se suicider. Pas souvent. À quelques reprises, au cours des dernières années. Mais nous n’y croyions pas. On n’y croit jamais. Tous les suicides sont au fond incompréhensibles pour ceux qui auraient dû voir et comprendre ce qui se tramait.

Wallander pensa au fossé hérissé de pieux. Aux planches à moitié sciées. Gösta Runfeldt était un homme brutal. Il maltraitait sa femme. Wallander cherchait fébrilement la signification de ce que venait de lui apprendre Bo Runfeldt.

— Je ne regrette pas la mort de mon père, poursuivit Runfeldt. Je ne pense pas non plus que ma sœur le regrette. C’était un homme mauvais. Il rendait la vie infernale à notre mère.

— Il n’a jamais été brutal avec vous ?

— Jamais. Seulement avec elle.

— Pourquoi la traitait-il ainsi ?

— Je ne sais pas, et il ne faut pas dire du mal des morts. Mais c’était un monstre.

Wallander réfléchit.

— Avez-vous jamais envisagé que votre père ait pu tuer votre mère ? Que ce n’était pas un accident ?

Bo Runfeldt répondit sans hésiter.

— Oui, plusieurs fois. Mais c’est impossible à prouver. Il n’y avait aucun témoin. Ils étaient seuls sur la glace.

— Comment s’appelle le lac ?

— Stångsjön. C’est dans les environs d’Älmhult. Dans le sud du Småland.

Wallander réfléchit. Avait-il d’autres questions ? Il lui semblait que l’enquête venait de se court-circuiter elle-même. Les questions auraient dû être nombreuses. De fait, elles l’étaient. Mais il n’y avait personne à qui les poser.

— Harald Berggren. Ce nom vous évoque-t-il, quelque chose ?

Bo Runfeldt réfléchit longuement avant de répondre.

— Non. Mais je peux me tromper. C’est un nom assez répandu.

— Votre père a-t-il jamais été en contact avec des mercenaires ?

— Pas que je sache. Mais je me rappelle qu’il parlait souvent de la Légion étrangère quand j’étais petit. Pas avec ma sœur. Mais avec moi.

— Que disait-il ?

— Il racontait des histoires d’aventures. S’engager dans la Légion, c’était peut-être un rêve d’adolescent qu’il avait lui-même nourri autrefois. Mais je suis certain qu’il n’a jamais eu affaire à eux. Ni à des mercenaires.

— Holger Eriksson ? Avez-vous déjà entendu ce nom ?

— L’homme qui a été assassiné une semaine avant mon père ? J’en ai entendu parler par les journaux. Mais à ma connaissance, mon père n’a jamais été en contact avec lui. Je peux évidemment me tromper. Nous n’étions pas très proches.

Wallander hocha la tête. Il n’avait pas d’autres questions.

— Combien de temps restez-vous à Ystad ?

— L’enterrement aura lieu le plus vite possible. Nous devons décider ce que nous allons faire de la boutique.

— Il est très possible que je vous recontacte, dit Wallander en se levant.

Il était près de neuf heures du soir lorsqu’il quitta l’hôtel. Il constata qu’il avait faim. Le vent soufflait fort. Il s’abrita au coin d’une rue et essaya de prendre une décision. Il devait manger, il le savait. Mais il avait aussi besoin de s’asseoir quelque part au plus vite pour rassembler ses pensées. Les enquêtes entrecroisées commençaient enfin à tourner. Le grand risque était maintenant qu’ils perdent pied. Wallander était encore à la recherche du point de contact possible entre Holger Eriksson et Gösta Runfeldt. Il doit exister, pensa-t-il. Il est dissimulé quelque part, dans un passé trouble. Je l’ai peut-être déjà entrevu sans m’en rendre compte.

Il reprit sa voiture. Sur le chemin du commissariat, il composa le numéro de portable d’Ann-Britt Höglund. Elle lui apprit qu’ils n’avaient pas encore fini de fouiller le bureau secret de Harpegatan. Mais ils avaient renvoyé Nyberg chez lui ; il avait trop mal au pied.

— Je suis en route vers mon bureau après une conversation intéressante avec le fils Runfeldt, dit Wallander. J’ai besoin de temps pour y réfléchir.

— Ce n’est pas tout de fouiller dans les papiers. On a aussi besoin de quelqu’un qui réfléchit.

Après avoir raccroché, il se demanda si la remarque était ironique ou non. Mais il repoussa cette pensée. Il n’avait pas le temps.

En passant dans le couloir, il vit Hansson, assis à son bureau, en train de parcourir certains éléments du dossier. Il s’arrêta à la porte, un gobelet de café à la main.

— Où sont les protocoles des médecins légistes ? demanda-t-il soudain. Ils doivent bien être arrivés à l’heure qu’il est. Du moins celui qui concerne Holger Eriksson.

— Chez Martinsson, je suppose. Il me semble qu’il a dit quelque chose à ce sujet.

— Il est encore là ?

— Non. Il a copié un fichier sur disquette en disant qu’il allait continuer à travailler chez lui.

— Est-ce permis ? demanda Wallander distraitement. D’emporter chez soi des documents qui concernent l’enquête ?

— Je ne sais pas. Je n’ai jamais eu l’occasion de le faire. Je n’ai même pas d’ordinateur à la maison. Mais c’est peut-être une faute professionnelle de nos jours…

— Quoi donc ?

— De ne pas avoir un ordinateur chez soi.

— Dans ce cas, nous sommes deux. J’aimerais bien voir ces protocoles demain matin.

— Comment s’est passée l’entrevue avec Bo Runfeldt ?

— Je vais rédiger un rapport ce soir. Mais il a dit des choses qui peuvent se révéler importantes. En plus, nous savons maintenant avec certitude que Gösta Runfeldt consacrait une partie de son temps à des activités de détective.

— Svedberg a appelé. Il m’a raconté.

Wallander prit son téléphone portable dans sa poche.

— Que faisions-nous à l’époque où nous n’avions pas ces machins-là ? Je m’en souviens à peine.

— La même chose que maintenant, répliqua Hansson. Mais ça prenait plus de temps. On cherchait des cabines téléphoniques. On passait beaucoup plus de temps dans les voitures. Mais on faisait exactement les mêmes choses que maintenant.

Wallander longea le couloir jusqu’à son bureau, en adressant au passage un signe de tête aux agents de circulation qui sortaient de la cafétéria. Puis il s’assit dans son fauteuil sans même prendre la peine de déboutonner sa veste. Au bout de dix minutes, il l’enleva et attira à lui un bloc-notes vierge.

 

Il lui fallut plus de deux heures pour récapituler les meurtres de façon approfondie — en essayant de piloter deux navires à la fois. Il cherchait sans cesse le point de contact qui devait nécessairement exister. Il était plus de onze heures du soir lorsqu’il posa son stylo-bille. Il était parvenu à un état de réflexion où il ne pouvait plus progresser.

Mais il était sûr de son fait. Le point de contact existait. Simplement, ils ne l’avaient pas encore trouvé.

Et puis il revenait sans cesse à cette observation d’Ann-Britt Höglund. Il y avait quelque chose de démonstratif dans la manière de procéder. Dans les deux cas. Holger Eriksson empalé sur des pieux pointus ; Gösta Runfeldt étranglé et ligoté à un arbre.

Je vois quelque chose, pensa-t-il. Mais je ne vois pas au travers.

Il réfléchit encore à ce que cela pouvait être. Mais il n’obtint pas de réponse.

Il était presque minuit lorsqu’il éteignit la lumière dans son bureau.

Il s’attarda un instant, immobile, dans le noir.

Ce n’était encore qu’une appréhension, une crainte vague à la périphérie de sa conscience.

Il pensait que le meurtrier allait frapper de nouveau. C’était le seul signal qu’il lui semblait avoir capté, au cours de cette longue réflexion solitaire.

Il y avait quelque chose d’inachevé dans les événements tels qu’ils s’étaient enchaînés jusque-là.

Quoi ? Il ne le savait pas.

Pourtant, il était sûr de son fait.

La Cinquième Femme
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